« Les formes contemporaines des mobilisations économiques familiales »
Coordination scientifique :
Clément Bellanger, CSO, Sciences Po-CNRS
Angèle Jannot, CRESPPA-CSU, Université Paris 8-CNRS, INED
Camille Herlin Giret, SAGE, CNRS
La sociologie a montré combien il était réducteur de penser la famille comme une sphère uniquement affective. La critique formulée par Céline Bessière et Sibylle Gollac à l’encontre de la conception de la famille moderne proposée par François de Singly (1993, 2016) a notamment rappelé qu’elle est aussi une institution économique, qui structure la production, la circulation et l’évaluation de la richesse (Bessière et Gollac, 2020). Les dynamiques contemporaines du capitalisme, qui placent le patrimoine au cœur des logiques d’accumulation (Piketty, 2001, 2013) et font du capital économique un élément central de la stratification sociale (Savage, 2015 ; Waitkus et al., 2025) n’ont fait que renforcer ce constat. De nombreux travaux se sont déjà penchés sur l’héritage (Beckert, 2008) ou sur des moments de rupture comme le divorce (Collectif Onze, 2013), mais ces situations ne suffisent pas à saisir la diversité des mobilisations économiques familiales. Celles-ci s’incarnent aussi dans la socialisation économique, dans les pratiques d’épargne, d’investissement, de soutien ou de redistribution contribuant à la reproduction sociale : au sens féministe, comme travail de reproduction matérielle et symbolique, autant qu’au sens bourdieusien, comme travail de transmission et de reconduction des inégalités. Ce dossier de la Revue française de sociologie propose d’explorer ces mobilisations économiques dans leurs formes contemporaines, en mettant en lumière leurs logiques, leurs principes de légitimation et leurs effets. Qualifier ces mobilisations de « contemporaines » interroge leur inscription dans un contexte marqué par la centralité accrue de la famille dans la reproduction des inégalités, tout en ouvrant la réflexion sur les continuités, recompositions et récurrences historiques.
Axe 1 : Mobilisations familiales, circulations économiques
Un premier axe concerne les transferts économiques au sein des familles. L’héritage, bien qu’essentiel, ne constitue qu’une partie des circulations matérielles dans les groupes apparentés. Il s’agira d’identifier et d’analyser la diversité des formes de circulations de l’argent en leur sein : donations, prêts consentis entre apparentés, investissements parentaux ou autres transferts constitutifs des économies familiales. En s’appuyant sur la sociologie de l’argent développée par Viviana Zelizer (2005), les auteur·rices sont invité·es à mettre en évidence les pratiques concrètes de circulation monétaire et les ressorts sociaux et symboliques des arrangements qui les légitiment. À la manière de l’ethnographie économique (Dufy et Weber, 2007) et des approches ethnocomptables (Cottereau et Marzok, 2012), les mobilisations économiques familiales peuvent également être pensées au-delà de leur dimension monétaire, par exemple lorsqu’un logement est mis à disposition, que des dépenses diverses sont prises en charge par certains membres de la famille pour d’autres ou évitées par un travail gratuit. Les contributions pourront également examiner l’encadrement juridique et fiscal de ces circulations (Spire, 2009), son effet sur l’organisation familiale, les usages qui en sont faits, les détournements, contournements ou conflits qu’il suscite.
Axe 2 : Accumulation, désaccumulation et conversion économiques
Un deuxième axe porte sur les dynamiques d’accumulation (et réciproquement de désaccumulation), comme de conversion, ou de reconfigurations économiques portées par des groupes apparentés. Celles-ci peuvent prendre des formes très diverses, allant de la constitution d’un patrimoine immobilier aux placements financiers, en passant par le financement des études, les conséquences économiques liées à la faillite d’une entreprise ou encore l’apparition de dettes. L’enjeu est de rendre compte de cette diversité en sollicitant des contributions portant sur différentes fractions de l’espace social. Au-delà de l’accumulation ou de la perte nette de richesse, il s’agit d’interroger les modalités concrètes par lesquelles des projets économiques sont construits, portés et présentés comme collectifs ; et, par symétrie, de quelle manière ces projets familiaux façonnent les relations de parenté, les rôles attribués aux différents membres du groupe, les compétences économiques qui leur sont reconnues. Les articles pourront interroger la manière dont ces dynamiques participent à reproduire les rapports de domination de genre, d’âge, de génération ou de classe. Ils pourront également examiner l’environnement institutionnel qui les encadre et oriente. L’État – à travers la fiscalité, les politiques sociales –, les banques et assurances par le biais des produits financiers qu’elles proposent, contribuent à gouverner les conduites familiales. Dans le prolongement des pistes ouvertes par Jeanne Lazarus et al. (2022), il s’agit ainsi de comprendre comment ces instances ordonnent les usages de l’argent, de la richesse, ou du capital (selon la terminologie retenue) au sein des familles.
Axe 3 : Aux marges des mobilisations économiques familiales contemporaines en France
Un troisième axe invite à soumettre des contributions situées aux marges de ces mobilisations économiques familiales. Sur le plan diachronique et spatial, il pourra s’agir d’articles portant sur d’autres pays que la France ou sur des périodes historiques non contemporaines. L’esprit de ces travaux sera d’apporter un contrepoint précieux aux pratiques actuelles de mobilisation économique, en mettant en évidence des récurrences, des continuités ou, au contraire, des ruptures dans les logiques familiales décrites dans le reste du dossier. Sur le plan morphologique, l’étude des mobilisations extra-familiales, qu’il s’agisse de personnes seules ou encore d’ami·es, pourra être mobilisée pour éclairer en creux les mobilisations économiques familiales. Enfin, certaines recherches pourront explorer les situations dans lesquelles la famille structure l’activité économique au-delà du seul cercle familial, comme l’analyse des entreprises ou d’autres formes d’organisation économiques, permettant ainsi de comprendre comment les logiques familiales façonnent des espaces marchands bien au-delà de leur périmètre immédiat.
L’originalité de ce dossier réside ainsi dans sa volonté d’articuler deux traditions de recherche qui se sont développées de manière parallèle et sans véritable dialogue : d’une part, les analyses centrées sur le patrimoine et les formes d’accumulation ou de conversion propres aux classes supérieures (Herlin-Giret, 2019 ; Barbier et al., 2022) ; d’autre part, les travaux portant sur les économies domestiques et les pratiques de gestion des ressources au sein des classes populaires (Perrin-Heredia, 2018 ; Collectif Rosa Bonheur, 2019). En confrontant ces perspectives, il devient possible de saisir les mobilisations économiques familiales dans toute leur diversité, de la transmission patrimoniale aux formes plus discrètes de solidarité financière, et de mettre au jour les logiques communes qui traversent les différentes fractions de l’espace social. Ce décloisonnement ouvre la voie à une compréhension plus fine de la manière dont la famille, au-delà de ses variations sociales, constitue un espace économique central de la reproduction des inégalités au sein des sociétés contemporaines.
Inscription du dossier dans le paysage éditorial
L’ambition de ce numéro est de rassembler des recherches variées sur les relations économiques au sein des familles. Il s’agit de dépasser la focalisation sur les classes supérieures (Politix, 2023, 140 ; British Journal of Sociology, 2025, à paraitre) ou sur des thématiques particulières comme l’accumulation patrimoniale (Enfances Familles Générations, 2024, 46) ou le travail domestique (Revue française de socio-économie, 2025, appel en cours), afin d’embrasser la diversité des mobilisations économiques familiales et d’en penser les articulations. Le dossier poursuit ainsi deux objectifs. Le premier est de proposer une synthèse sur la manière dont l’activité économique façonne les dynamiques familiales et la façon dont la famille, en tant que mode d’organisation fondamental de nos sociétés, participe à l’accroissement d’inégalités dans un système productif de nature capitaliste. Le second consiste à inscrire ces travaux dans une logique cumulative, en confrontant le caractère contemporain des mobilisations économiques familiales à l’abondante littérature portant sur les mobilisations passées. Une telle perspective permettrait à la fois de comprendre les spécificités des mobilisations familiales de notre époque tout en dégageant des formes plus fondamentales d’organisation des sociétés humaines.
| Les propositions de contributions, originales, rédigées en français ou en anglais, ne devront pas dépasser 75 000 signes (espaces, figures, tableaux et bibliographie compris). Toute proposition ne respectant pas ce format sera automatiquement rejetée. Les propositions doivent être adressées le 2 septembre 2026 au plus tard : au secrétariat de rédaction : christelle.germain@cnrs.fr ainsi qu’aux trois coordinatrices : mobil-eco-fam@services.cnrs.fr Une première sélection sera opérée par les coordinatrices. Chaque article ainsi présélectionné sera ensuite évalué, de manière anonyme, par le comité de lecture de la Revue en décembre 2026. |
Références bibliographiques
BARBIER C., DELFINI A., DESAGE F., 2022, « Bâtir ou périr ? Les inégales (re)conversions de la bourgeoisie industrielle nordiste dans l’immobilier (1945-1990) », Actes de la recherche en sciences sociales, 242, p. 22-45.
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BESSIÈRE C., PUGLIESE M. (dir.), 2024, « Le patrimoine : une affaire de famille », Enfances Familles Générations, 46.
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COTTEREAU A., MARZOK M. M., 2012, Une famille andalouse : ethnocomptabilité d’une économie invisible, Saint-Denis, Bouchène.
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